Le dernier des généralistes
07 November 2008 à 19h44
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Le médecin généraliste à Belleville est une espèce en voie de disparition. Une équipe de scientifiques est néanmoins parvenue à localiser, rue Arthur Rozier, un des derniers survivants. Portrait du docteur Michel Gueugneau dans son milieu naturel.
Le rendez-vous a été fixé à 16 heures. Avant de rencontrer le docteur Gueugneau, on fait connaissance avec sa salle d’attente. Et il faut savoir l’apprécier : un coup d’œil suffit pour comprendre qu’on va y rester longtemps. Très longtemps.
La pièce, censée accueillir une quinzaine de personnes si on en croit les chaises, abrite au bas mot vingt-cinq patientes. La compagnie est exclusivement féminine. Beaucoup ont passé la soixantaine, mais adolescentes et trentaines restent avantageusement représentées.
Le surnuméraire est installé sur des chaises de jardins en plastique blanc, empilées à disposition dans un coin de la pièce. Sur toute la hauteur d’un des murs s’étale une photo en trompe-l’œil d’un paysage canadien. Ailleurs, des photos de voiliers et de la côte bretonne. Un immense ficus trône au milieu de la pièce avec un écriteau proportionnel précisant : « Merci de ne pas arroser, toucher ou soigner ».
18h15. Une odeur chatouille les narines. Une femme d’une quarantaine vient d’entamer ce qui semble être son dîner. Avec l’aisance de l’habituée, elle va remplir son gobelet en plastique dans les toilettes. A ses côtés, une jeune maman sénégalaise discute avec une sémillante sexagénaire de la couverture d’un Paris-Match plus que périmé.
19h00. La porte s’ouvre bruyamment. Cheveux gris épars dressés sur le crâne, voûté et bougonnant, on se dit que le docteur Michel Gueugneau a le visage de l'expérience et, peut-être, de la fatigue. Le médecin généraliste de 58 ans fêtera cette année ses 30 ans d’exercice. Il salue la patiente assemblée d’un hochement de tête, serre fermement la poigne et invite à rentrer dans son cabinet.
« Je ne m’excuse pas pour le retard, c’est mon pain quotidien », prévient-il d’un ton peu engageant. « Je fais 85 heures par semaine en ce moment, difficile de respecter les horaires quand arrive le week-end. »
La journée de Michel Gueugneau commence à 9 heures et s’achève vers minuit. « Evidemment, je ne vais pas faire croire que je reçois des patients en pleine nuit…Mais je finis au cabinet vers 21h30 et je pars ensuite pour les visites à domicile. Je reviens vers 23 heures et je me tape ensuite la paperasse administrative », résume-t-il d’un ton absent.
Difficile dans ce contexte de profiter de la vie de famille. Sur ses cinq enfants, quatre sont encore à la maison, huit ans et demi pour le plus jeune. « C’est vrai que je ne vois pas souvent mes gamins, mais c’est ma femme qui en souffre le plus. Officiellement, elle ne travaille pas et « se contente » d’élever notre meute. Mais comme je ne peux pas me permettre d’embaucher une femme de ménage, c’est elle qui s’y colle. Il faudrait au moins que j’aie trois associés pour en payer une. »
La femme de Michel, Claudine, travaille bénévolement environ 20 heures par semaine pour son généraliste de mari. « Et vous croyez qu’elle aura une retraite pour ça ? », tonne-t-il.
Les habituées de la salle d’attente avaient prévenu : « Il ne faut pas être surpris, mais le docteur il grogne beaucoup, ça n’empêche pas qu’il ait un cœur en or. Je viens ici depuis plus de 20 ans et je n’ai jamais regretté. Le tout, c’est de s’habituer : il a souvent l’air fâché », avait confié Colette, 64 ans, tandis que ses comparses opinaient du chef.
La cote d’amour du docteur Gueugneau est légendaire à Belleville. « Il est connu pour l’attention qu’il accorde. S’il doit prendre une heure pour vous il le fait. C’est pour ça que je n’ai jamais pensé à changer de médecin », affirme Cathie, qui tient une boulangerie à deux rues de là.
« Je passe plus de temps que la moyenne avec mes patients. Je ne m’en fais pas un devoir, mais il faut comprendre qu’un généraliste – de ma génération en tout cas –, qui bosse dans un quartier où nous sommes de moins en moins, devient vite assistant social, psychologue, voire ami. Je reconnais que je ne me contente pas de prescrire des antibiotiques, je fais parler gens et le cas échéant, je les conseille. Aucune idée si ça rentre ou pas dans mes prérogatives mais je le fais ! », explique-t-il d’une voix apaisée.
Michel Gueugneau avoue une passion pour son quartier. Entre Belleville et les Buttes-Chaumont, il affirme avoir visité chaque immeuble. « Il y a même un vrai chalet savoyard dissimulé derrière des tours et des barres. Mais la population aussi est incroyable. Il y a autant de très riches que de très pauvres, un tiers de chrétiens, un tiers de musulmans, un tiers de juifs. Le tout donne un mélange détonnant qui fait qu’en trente ans je ne me suis jamais lassé ».
Mais les occupantes de la salle d’attente l’ont bien dit : depuis quelques temps, le docteur Gueugneau est plus sombre, de moins en moins jovial. Ce dernier le reconnaît volontiers et explique : « Je serai bientôt à la retraite et personne ne me remplacera. J’ai commencé il y a 30 ans avec deux patients et me voilà avec tout un pan de Belleville dans mon cabinet. Ils se retrouveront tous sans praticien. Et mes petits vieux hospitalisés à domicile, qui viendra les voir ? Avant les généralistes passaient pour des nantis donc il y avait de la relève. Maintenant les jeunes savent. Ils ne veulent pas de ce sacerdoce, il n’y a plus assez d’avantages. »
Mais Michel Gueugneau ne se laisse pas facilement abattre. Il se redresse sur son fauteuil, lisse sa blouse défraîchie, et conclue : « Ce boulot, c’est une responsabilité énorme, un boulot sans fin car il faut se tenir au courant de tout, on a en permanence l’impression de ne rien savoir, on est crevé, mais bon Dieu qu’est-ce que c’est passionnant ! ».
Le rendez-vous a été fixé à 16 heures. Avant de rencontrer le docteur Gueugneau, on fait connaissance avec sa salle d’attente. Et il faut savoir l’apprécier : un coup d’œil suffit pour comprendre qu’on va y rester longtemps. Très longtemps.
La pièce, censée accueillir une quinzaine de personnes si on en croit les chaises, abrite au bas mot vingt-cinq patientes. La compagnie est exclusivement féminine. Beaucoup ont passé la soixantaine, mais adolescentes et trentaines restent avantageusement représentées.
Le surnuméraire est installé sur des chaises de jardins en plastique blanc, empilées à disposition dans un coin de la pièce. Sur toute la hauteur d’un des murs s’étale une photo en trompe-l’œil d’un paysage canadien. Ailleurs, des photos de voiliers et de la côte bretonne. Un immense ficus trône au milieu de la pièce avec un écriteau proportionnel précisant : « Merci de ne pas arroser, toucher ou soigner ».
18h15. Une odeur chatouille les narines. Une femme d’une quarantaine vient d’entamer ce qui semble être son dîner. Avec l’aisance de l’habituée, elle va remplir son gobelet en plastique dans les toilettes. A ses côtés, une jeune maman sénégalaise discute avec une sémillante sexagénaire de la couverture d’un Paris-Match plus que périmé.
19h00. La porte s’ouvre bruyamment. Cheveux gris épars dressés sur le crâne, voûté et bougonnant, on se dit que le docteur Michel Gueugneau a le visage de l'expérience et, peut-être, de la fatigue. Le médecin généraliste de 58 ans fêtera cette année ses 30 ans d’exercice. Il salue la patiente assemblée d’un hochement de tête, serre fermement la poigne et invite à rentrer dans son cabinet.
« Je ne m’excuse pas pour le retard, c’est mon pain quotidien », prévient-il d’un ton peu engageant. « Je fais 85 heures par semaine en ce moment, difficile de respecter les horaires quand arrive le week-end. »
La journée de Michel Gueugneau commence à 9 heures et s’achève vers minuit. « Evidemment, je ne vais pas faire croire que je reçois des patients en pleine nuit…Mais je finis au cabinet vers 21h30 et je pars ensuite pour les visites à domicile. Je reviens vers 23 heures et je me tape ensuite la paperasse administrative », résume-t-il d’un ton absent.
Difficile dans ce contexte de profiter de la vie de famille. Sur ses cinq enfants, quatre sont encore à la maison, huit ans et demi pour le plus jeune. « C’est vrai que je ne vois pas souvent mes gamins, mais c’est ma femme qui en souffre le plus. Officiellement, elle ne travaille pas et « se contente » d’élever notre meute. Mais comme je ne peux pas me permettre d’embaucher une femme de ménage, c’est elle qui s’y colle. Il faudrait au moins que j’aie trois associés pour en payer une. »
La femme de Michel, Claudine, travaille bénévolement environ 20 heures par semaine pour son généraliste de mari. « Et vous croyez qu’elle aura une retraite pour ça ? », tonne-t-il.
Les habituées de la salle d’attente avaient prévenu : « Il ne faut pas être surpris, mais le docteur il grogne beaucoup, ça n’empêche pas qu’il ait un cœur en or. Je viens ici depuis plus de 20 ans et je n’ai jamais regretté. Le tout, c’est de s’habituer : il a souvent l’air fâché », avait confié Colette, 64 ans, tandis que ses comparses opinaient du chef.
La cote d’amour du docteur Gueugneau est légendaire à Belleville. « Il est connu pour l’attention qu’il accorde. S’il doit prendre une heure pour vous il le fait. C’est pour ça que je n’ai jamais pensé à changer de médecin », affirme Cathie, qui tient une boulangerie à deux rues de là.
« Je passe plus de temps que la moyenne avec mes patients. Je ne m’en fais pas un devoir, mais il faut comprendre qu’un généraliste – de ma génération en tout cas –, qui bosse dans un quartier où nous sommes de moins en moins, devient vite assistant social, psychologue, voire ami. Je reconnais que je ne me contente pas de prescrire des antibiotiques, je fais parler gens et le cas échéant, je les conseille. Aucune idée si ça rentre ou pas dans mes prérogatives mais je le fais ! », explique-t-il d’une voix apaisée.
Michel Gueugneau avoue une passion pour son quartier. Entre Belleville et les Buttes-Chaumont, il affirme avoir visité chaque immeuble. « Il y a même un vrai chalet savoyard dissimulé derrière des tours et des barres. Mais la population aussi est incroyable. Il y a autant de très riches que de très pauvres, un tiers de chrétiens, un tiers de musulmans, un tiers de juifs. Le tout donne un mélange détonnant qui fait qu’en trente ans je ne me suis jamais lassé ».
Mais les occupantes de la salle d’attente l’ont bien dit : depuis quelques temps, le docteur Gueugneau est plus sombre, de moins en moins jovial. Ce dernier le reconnaît volontiers et explique : « Je serai bientôt à la retraite et personne ne me remplacera. J’ai commencé il y a 30 ans avec deux patients et me voilà avec tout un pan de Belleville dans mon cabinet. Ils se retrouveront tous sans praticien. Et mes petits vieux hospitalisés à domicile, qui viendra les voir ? Avant les généralistes passaient pour des nantis donc il y avait de la relève. Maintenant les jeunes savent. Ils ne veulent pas de ce sacerdoce, il n’y a plus assez d’avantages. »
Mais Michel Gueugneau ne se laisse pas facilement abattre. Il se redresse sur son fauteuil, lisse sa blouse défraîchie, et conclue : « Ce boulot, c’est une responsabilité énorme, un boulot sans fin car il faut se tenir au courant de tout, on a en permanence l’impression de ne rien savoir, on est crevé, mais bon Dieu qu’est-ce que c’est passionnant ! ».





