Ils s’appellent Yvon, Mauricette ou Raymonde et affichent sans complexe leurs rides sur papier glacé ou à la télévision. Agés de quarante à … presque 102 ans, ils ont été recrutés par l’agence Masters, spécialisée depuis 2005 dans le mannequinat senior.



« On ne va pas prendre une femme de quarante ans pour en jouer une de trente ! On cherche une femme qui fait vraiment son âge. Vous me rappellerez quand vous ferez 40 ans ! ». Sylvie Fabregon rembarre sèchement son interlocutrice, qui se flattait de sa jeunesse conservée. Seule aux commandes de l’agence Masters qui gère un millier de mannequins d’âge mûr, elle jongle entre le téléphone qui n’arrête pas de sonner, son ordinateur, et le courrier qui vient d’arriver. Au total, la directrice reçoit une vingtaine de lettres de candidature par jour, et le triple par internet. Le mannequinat attire à tous âges ! Théoriquement, la porte de l’agence est ouverte aux non-professionnels. « Tout le monde peut être mannequin, c’est une question d’attitude, d’aura » affirme Sylvie Fabregon. En réalité, la plupart des recrues ont été modèles ou comédiens durant leur prime jeunesse. Même si cela ne garantit aucunement d’être un retraité photogénique. Des marques de cosmétiques, de confiseries, et même de grands couturiers tels Galiano font aujourd’hui appel aux services de l’agence.

« Bien faire son âge »

Car la publicité mettant en scène des seniors a le vent en poupe, et ne se cantonne plus à ses produits de prédilection, tels les monte escaliers et la colle pour dentiers. « Les pubs sont souvent anxiogènes, elles parlent de conventions obsèques, de couches, de médicaments. Elles tournent autour de la mort ou de la maladie. On a envie de voir des gens beaux et bien portants, qui vieillissent bien ! » argumente l’ancienne bookeuse d’Elite. « L’important, ce n’est pas de paraître plus jeune, c’est de bien faire son âge » ajoute-elle. Ceux qui trichent sont exclus d’office. « Je reçois des tas de photos de nanas avec la bouche comme ça ! », s’amuse-t-elle en mimant des lèvres botoxées façon bec de canard. Derrière ses lunettes rouges, la directrice n’est pas tendre avec le milieu de la mode : « C’est une foutaise ! On nous montre des filles de 14 ans en nous faisant croire qu’elles en ont 25, peste-t-elle, et on prend une fille de 25 ans pour une publicité pour crème anti-rides. Une femme de 50 ans sait bien qu’elle n’avait pas de rides à cet âge-là ! ». Les pattes d’oie n’ont droit de cité que dans quelques publicités de cosmétiques, un domaine généralement trusté par les top-models à la peau lisse. Les marques qui jouent sur le tableau de l’intergénérationnel montrent cependant de jeunes grands-mères, tout juste quinquagénaires. Mais la directrice de l’agence Masters ne désespère pas. « C’est juste des caps à passer ». Avant de prévenir : « Attention, on reste dans la vente, la consommation et le glamour. Même si j’essaie de faire bouger les mentalités, je ne suis pas mère Teresa ! » lance-t-elle en ajustant ses bottes en caoutchouc kaki. Les têtes blanchissantes et fripées qui ornent les murs de l’agence « donnent envie de vieillir ». Tous les styles se côtoient, du retraité moustachu à la grand-mère aristo, en passant par la mamie-gâteau.

« Je ne cherche plus à faire carrière »

Françoise de Stael, la figure distinguée sous sa chevelure blanche, est une des têtes les plus connues de l’agence. Elle était autrefois mannequin haute couture pour Jean Patou et Givenchy. Après une trentaine d’années hors du circuit de la mode, cette grand-mère « un peu décalée » a pris la voie des studios et connaît une deuxième carrière grâce à des publicités pour Hépar, Afflelou ou Synthol. « Je sais que j’ai cet âge-là, je vois les rides, les cheveux blancs, mais je ne me sens pas vieille, confie la septuagénaire. Pour moi, c’est très important de rester active. Mais je ne cherche plus à faire carrière ». Pourtant Françoise de Stael connaît un certain succès, en témoignent les autographes qu’on lui demande dans le métro. Mais pas de rêves de gloire. « Etre mannequin, c’est être porte-parole d’un truc qui va être vendu » démystifie Sylvie Fabregon. En une phrase, elle casse les espoirs de gloire tardive qui animent de nombreux candidats. Et rappelle les lacunes de la mode pour personnes âgées. « Il est hors de question de me dire qu’à 70 ans je vais m’acheter un tablier en nylon ! » s’exclame-t-elle. La directrice croit aux seniors et baby-boomers ancrés dans l’actualité de leur temps, et non dans un passé « meilleur ». Si l’offre est encore à créer, notamment dans le domaine vestimentaire, la publicité pour les plus âgés est une tendance porteuse. Ainsi, Philippe Gildas lance sa chaîne de télévision Vivolta, spécialisée dans les 45-65 ans le 10 décembre prochain. Cela laisse augurer de nombreuses offres d’emploi pour les mannequins seniors…